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Entraînée dans la chute de Bachar al-Assad, la communauté alaouite se cherche un avenir en Syrie

Décryptage
Moyen-Orient

Avec la chute de Bachar al-Assad, la communauté alaouite, dont il est issu, se retrouve face à un avenir incertain. Entre crainte des représailles, fragilité économique, et un pouvoir désormais essentiellement islamiste, cette minorité questionne son avenir. En Syrie comme au sein de la diaspora, France 24 est allée à la rencontre d'alaouites. 

Un portrait du président syrien déchu Bachar al-Assad, abîmé, sur le sol, dans la ville portuaire de Lattaquié, dans l'ouest de la Syrie, le 15 décembre 2024.
Un portrait du président syrien déchu Bachar al-Assad, abîmé, sur le sol, dans la ville portuaire de Lattaquié, dans l'ouest de la Syrie, le 15 décembre 2024. © Ozan Kose, AFP

“On nous a dit qu’ils allaient venir nous égorger… On a fait nos valises, et on est partis”. Rencontrée non loin de Damas par nos envoyés spéciaux en Syrie, Siba confie son angoisse.

Quelques jours plus tôt, le 8 décembre, les rebelles emmenés par Abou Mohammed al-Joulani - chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) - se sont emparés de Damas, au terme d’une offensive éclair.

Bachar al-Assad, dont la famille régnait d’une main de fer sur le pays depuis plus de cinq décennies, a pris la fuite. 

“Nos maris étaient officiers dans l’armée de cet imbécile”, soupire Siba. Avec le dictateur, cette femme et les siens partagent une origine confessionnelle : la communauté alaouite, deux millions d'âmes aujourd’hui, environ 10 % de la population syrienne. 

Issue d’une dissidence chiite au XIe siècle, elle fut marginalisée par des siècles d’autorité sunnite. L’histoire bascule en 1970 : la minorité voit l’un des siens s’emparer du pouvoir par la force. Il s’agit d’Hafez al-Assad, père de Bachar. 

“80 % des alaouites travaillaient pour l'État”

Nombre d'alaouites intègrent alors l’administration, l’armée et les services de renseignements (les moukhabarats, en arabe). Jadis globalement pauvres et ruraux, ils connaissent ainsi une relative ascension sociale et politique.

Qu’il s’agisse de l’armée, de la police, de l’administration, ou encore du secteur public industriel, “80 % des alaouites travaillaient pour l'État" rappelle Fabrice Balanche, maître de conférences à l'Université Lyon 2, auteur de nombreux ouvrages sur la Syrie.  

En lui créant des postes via l’argent public, le régime escomptait clientéliser la communauté. "Mais il l'entraîne aujourd'hui dans sa chute, la condamnant à une paupérisation inéluctable", analyse Fabrice Balanche.

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“Même ma maison n’est pas à moi, elle appartient à l’armée” pleure Slimane, un alaouite rencontré par nos reporters à quelques kilomètres de Damas.

Aveugle, l’homme ne possède que les affaires qui l’entourent. “C’est comme ça que Bachar al-Assad voulait que nous vivions ", poursuit Slimane : "au crochet de l’État. Et si l’État vous lâche, vous n’avez plus rien, vous mourrez”.    

Dès les années 70, “Assad père a été assez intelligent pour tisser des alliances avec d'autres tribus, d’autres communautés, d'autres groupes sociaux”, nuance Fabrice Balanche.

Dans cette région instable, son fils, Bachar, a su entretenir une image de protecteur des minorités – chrétiennes notamment - face au péril jihadiste.

“Mais les alaouites constituaient vraiment la colonne vertébrale du système”, explique Fabrice Balanche.

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La communauté était surreprésentée dans l’armée, ainsi que dans l’appareil sécuritaire de l’Etat, honni par l’essentiel de la population.

De fait, “il existait déjà un ressentiment général à l’égard des alaouites”, note Fabrice Balanche, avant que la guerre n’éclate, en 2011.

Cette guerre a transformé le ressentiment en haine durable explique le géographe.

Portée par le printemps arabe de 2011, une partie de la population syrienne avait réclamé la fin de la dictature. La réponse du régime, une répression brutale, précipite le pays dans une décennie de guerre. 

Elle fit environ 500 000 morts, dont 231 000 étaient des civils, selon le Réseau syrien des droits de l’homme. Cette ONG syrienne estime que 87 % des victimes civiles seraient imputables aux forces pro-Assad.

Majoritaires parmi elles, les alaouites deviennent la cible d’un désir de vengeance décuplé, poursuit Fabrice Balanche, car perçus comme le “bras armé” du régime.

Un bras violent. En mai 2012, dans la localité de Houla, près de Homs, une centaine de personnes, sunnites pour la plupart, sont massacrées par les shabiha.

Essentiellement alaouites, à la solde d'Assad, ces milices lui permettaient de mener "les basses œuvres", frappant en dehors du cadre officiel de l'armée, préservant ainsi un tant soit peu l'image des forces régulières. 

"Ceux qui ont tué des sunnites doivent être punis"

Début mai 2013, sur la côte, al-Bayda et Banias, des quartiers majoritairement sunnites subissent des raids de forces loyalistes. 

Des familles entières - femmes et nourrissons inclus - sont tuées, selon Human Right Watch, qui fait état de 248 exécutions

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“Ceux qui ont tué des sunnites et violé nos femmes doivent être punis” menace un homme croisé par nos journalistes à Idlib. "Al-Joulani, si tu ne t’en occupes pas, nous nous en chargerons”.

Les alaouites ont déjà été endeuillés par ce cycle de violences politico-confessionnelles.

En mai 2016, 148 personnes sont tuées à Tartous et Jableh, deux villes alaouites. L’attentat a été revendiqué par l’organisation État islamique.

Lui aussi alaouite, le village de Zara est pris d’assaut à la même période. Au moins 19 civils sont tués, cette fois par des miliciens du Front al-Nosra. Quelques mois plus tard, le groupe djihadiste changeait de nom, adoptant celui de l’actuel HTC.

Son chef, Abou Mohammed al-Joulani, aujourd'hui homme fort de la Syrie, avait aussi opéré auprès de l’organisation État islamique, avant de la quitter en 2013.

Certes, les massacres entre sunnites et alaouites s’expliquent en partie par une guerre “politique” : celle qui a opposé le camp “pro-Assad” - loin d’être exclusivement alaouite - aux factions anti-loyalistes.

Mais la communauté alaouite, qui croit en la réincarnation, ne voile pas ses femmes, boit de l’alcool, est perçue comme “infidèle” par les mouvances salafistes. Et demeure hérétique, même aux yeux du "sunnite de la rue”, estime Fabrice Balanche

Les Syriens “tous frères” ? 

“Nous sommes tous frères. N’ayez pas peur” assurent les combattants du HTC croisés par nos journalistes en Syrie. “Ceux qui ont les mains tachées de sang ont pris la fuite. Et avec ceux qui sont restés nous allons construire la nouvelle Syrie”.

Leur chef, Abou Mohammed al-Joulani, multiplie les messages visant à rassurer les minorités confessionnelles du pays : ils vivront dans la paix et la sécurité.

Le nouvel homme fort du pays exhorte aussi à renoncer aux revanches extrajudiciaires contre les agents de l’ancien régime. Pourtant sur le terrain, ses ordres semblent déjà ignorés. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux témoignent des représailles meurtrières.

Le 10 décembre, l’une de ces vidéos, authentifiée par les Observateurs de France 24 montre des combattants du HTC désigner deux hommes ligotés comme alaouites, et les traiter de “porcs de shabiha”.

Scandant “Allahu akbar”, les combattants abattent leurs victimes à la Kalachnikov.

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Des alaouites contre Assad

Rejet du confessionalisme, haine d'Assad, ou peur de l'extrémisme : loin du pays, la diaspora alaouite partage ses ressentis sans détours.

Depuis la Norvège, Issa est soulagé par la chute de Bachar al-Assad, mais très inquiet de voir un ancien chef d'Al-Qaïda prendre sa place 

Pendant la guerre en Syrie, piégée entre la menace jihadiste et un régime issu de ses rangs, la communauté alaouite s’est -globalement - terrée dans le silence. 

Comme Issa pourtant, nombre de femmes et d’hommes alaouites se sont dressés contre le régime syrien, soutenant la rébellion au péril de leur vie.   

Terrorisés par le clan Asssad hier, “quelle place auraient aujourd’hui ces alaouites là - généralement de gauche, souvent athées - dans une Syrie islamiste ?” interroge Fabrice Balanche.

Craignant la foudre des autorités syriennes, l’actrice Waha Al-Raheb a dû fuir la Syrie en 2012. “Désormais, bien sûr que je pense revenir dans mon pays”, répond la vedette du cinéma syrien, contactée par France 24. Mais “seulement s’il y a une véritable transition vers un gouvernement civil, patriotique et démocratique” précise l’actrice.  

En attendant, les opposants alaouites que nous avons rencontrés célèbrent la fin d’un demi-siècle de dictature. 

Bon gré mal gré, car la joie du présent se mêle avec les angoisses de demain. Comme sur les lèvres de ce journaliste, né alaouite, parisien d'adoption : “la chute d’Assad est un rêve qu’on espère ne pas voir se transformer en cauchemar”.

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